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Souvenir

Publié le par si-peu-de-nous.over-blog.com

La Rose et le Réséda

Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Tous deux adoraient la belle
Prisonnière des soldats
Lequel montait à l'échelle
Et lequel guettait en bas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Qu'importe comment s'appelle
Cette clarté sur leur pas
Que l'un fut de la chapelle
Et l'autre s'y dérobât
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Tous les deux étaient fidèles
Des lèvres du coeur des bras
Et tous les deux disaient qu'elle
Vive et qui vivra verra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Quand les blés sont sous la grêle
Fou qui fait le délicat
Fou qui songe à ses querelles
Au coeur du commun combat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Du haut de la citadelle
La sentinelle tira
Par deux fois et l'un chancelle
L'autre tombe qui mourra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Ils sont en prison Lequel
A le plus triste grabat
Lequel plus que l'autre gèle
Lequel préfère les rats
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Un rebelle est un rebelle
Deux sanglots font un seul glas
Et quand vient l'aube cruelle
Passent de vie à trépas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Répétant le nom de celle
Qu'aucun des deux ne trompa
Et leur sang rouge ruisselle
Même couleur même éclat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Il coule il coule il se mêle
À la terre qu'il aima
Pour qu'à la saison nouvelle
Mûrisse un raisin muscat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
L'un court et l'autre a des ailes
De Bretagne ou du Jura
Et framboise ou mirabelle
Le grillon rechantera
Dites flûte ou violoncelle
Le double amour qui brûla
L'alouette et l'hirondelle
La rose et le réséda

Louis Aragon

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Hommage

Publié le par si-peu-de-nous.over-blog.com

« Il regardait le ciel découvert, enrichi d’étoiles, ce balisage divin, cette lune, l’or d’une telle nuit dilapidé… il leva les yeux vers les étoiles et pensa :ce soir, avec mes deux courriers en vol, je suis responsable d’un ciel entier. Cette étoile est un signe qui me cherche dans cette foule et qui me trouve : c’est pourquoi je me sens un peu étranger, un peu solitaire…. Il n’y a pas de fatalité extérieure . Mais il y a une fatalité intérieure ; vient une minute où l’on se découvre vulnérable ; alors les fautes vous attirent comme un vertige. Et c’est à cette minute que luirent sur sa tête, dans une déchirure de la tempête, comme un appât mortel au fond d’une nasse, quelques étoiles.

Il jugea bien que c’était un piège ; on voit trois étoiles dans un trou, on monte vers elles, ensuite on ne peut plus descendre, on reste là à mordre les étoiles. Mais sa faim de lumière était telle qu’il monta » St Exupéry- Vol de nuit-

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What then?

Publié le par si-peu-de-nous.over-blog.com

His chosen comrades thought at school
He must grow a famous man;
He thought the same and lived by rule,
All his twenties crammed with toil;
'What then?' sang Plato's ghost. 'What then?'

Everything he wrote was read,
After certain years he won
Sufficient money for his need,
Friends that have been friends indeed;
'What then?' sang Plato's ghost. ' What then?'

All his happier dreams came true -
A small old house, wife, daughter, son,
Grounds where plum and cabbage grew,
poets and Wits about him drew;
'What then.?' sang Plato's ghost. 'What then?'

The work is done,' grown old he thought,
'According to my boyish plan;
Let the fools rage, I swerved in naught,
Something to perfection brought';
But louder sang that ghost, 'What then?'

Yeats

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What can I possibly say?

Publié le par si-peu-de-nous.over-blog.com


Il est quatre heures du matin, à la fin décembre
Je t'écris pour savoir si tu vas mieux
Il fait froid à New York mais j'aime l'endroit où je vis
Il y a de la musique toute la soirée sur Clinton Street.
J'ai entendu dire que tu construis ta petite maison, loin
dans le désert
Tu n'as plus de raison de vivre maintenant
J'espère que tu gardes quelques souvenirs
Oui, et Jane est arrivée avec une mèche de tes cheveux
Elle a dit que tu la lui avais donnée
Cette nuit où tu avais prévu de disparaître
Es-tu jamais disparu ?

La dernière fois que nous t'avons vu, tu semblais tellement
plus vieux
Ton célèbre imperméable bleu était déchiré à
l'épaule
Tu étais allé à la gare à la rencontre de chaque train
Tu es rentré seul, sans Lili Marlene.
Et tu as donné à ma femme une partie de ta vie
Et quand elle est revenue elle n'était plus la femme de
personne
Et je te vois, là, avec une rose entre les dents
Un maigre gitan, un voleur
Bon, Jane s'est réveillée
Elle te salue.

Et que puis-je te dire mon frère, mon assassin ?
Que pourrais-je bien te dire ?
Je crois que tu me manques, je crois que je te pardonne
Je suis content que tu te sois mis sur mon chemin.
Si jamais tu reviens ici pour Jane ou pour moi
Sache que ton ennemi dort et que ta femme est libre
Oui, et je te remercie d'avoir ôté la tristesse de ses
yeux
Je pensais qu'elle était là pour toujours, alors je n'ai
jamais essayé de la faire partir.

Et Jane est arrivée avec une mèche de tes cheveux
Elle a dit que tu lui avais donnée
Cette nuit où tu avais prévu de disparaître
Sincèrement, L.Cohen.
 

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Les vertiges de l'enfance-existence ( suite)

Publié le par si-peu-de-nous.over-blog.com

"Je suis resté longtemps, je suis encore parfois, le prisonnier de ce leurre- m’enivrer des mots, patauger dans leurs ombres et leurs lumières mêlées, en faire mon rêve, croire pressentir grâce à eux, un réel de plus d’être que ce qu’en ce monde j’avais à vivre. Mais bien avant ces pensées, dans l’enfance, j’avais aussi eu à vivre des expériences, des émotions, d’une tout autre nature…c’était du très ordinaire, au plus familier des situations de la vie, sauf que s’y ajoutait une impression de surgissement qui en oblitérait la réalité matérielle….ils sont ma mémoire la plus profonde. C’était par exemple un arbre isolé à la crête de la colline. Je regardais souvent avec le désir de l’ailleurs, cette longue cime, ses pierres, et brusquement, une après-midi, cet arbre-là s’était imposé à moi comme un être qui se dégageait, pour crier dans sa solitude, absolue, le fait de son existence : il était là en ce maintenant et sa présence était donc à vivre comme une énigme, voire un mystère, qu’il m’était demandé de laisser retentir au profond de moi, substituant au regard sur la simple chose un qui sonderait un abîme de par-dessous l’apparence. Et la plus frappante de toutes ces expériences : il fait nuit, on revient de la ferme proche avec le lait frais…une fenêtre est ouverte sur la clarté d’une lampe…découpe noire dans la lumière, un homme debout, qui se penche sur quelque tache. Quel saisissement ! Percevoir le fait d’être, avoir la crainte de ne pas être, se sentir porté vers cet inconnu par l’élan d’une solidarité au sein d’une solitude dont on prend conscience, vertigineuse."

Yves Bonnefoy

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Aider son père ( suite)

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"J’ai toujours aimé dans les mots l’annonce qu’ils semblent faire d’un plus haut niveau de réalité que la pratique commune. Elie n’avait pas eu assez d’enfance pour comprendre ce qui se tramait dans la mienne. Des intérêts étranges faisaient de moi quelqu’un qu’il ne pouvait pas reconnaître. Qu’est-ce que l’enfant, encore au sein d’un monde de la présence, a devoir d’offrir à l’adulte, désormais privé de ce bien par ses mots conceptualisés ? Lui crier qu’il n’est qu’un petit être qui a besoin d’être pris dans des bras robustes, soulevé de terre en riant pour un moment d’intimité suffocante. Car cette demande de jeu donne à l’homme las et soucieux la chance de rajeunir, retrouvant au profond de soi ce qui y dormait mais restait en vie, la capacité d’accueillir la joie confiante d’un autre. Je crois qu’il y avait en lui comme une demande de ma demande, et que l’absence de celle-ci, due à ma captation par les mots ,lui fit du tort."

Yves Bonnefoy

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Le don de l’écharpe qui scelle l' alliance ( suite)

Publié le par si-peu-de-nous.over-blog.com

L’Auvergne se présentait à l’esprit comme un en-soi. Elle se dérobait au discours, au langage même, pour se signifier comme presque une transcendance, celle d’un arrière-pays aux marges de la nation….directes émanations d’un lieu en son antériorité sur les langues. Et le « côté » de ma mère, c’était au contraire, de la parole, une autre culture prédominait à Rodez, une qui faisait corps avec nombre de significations explicitées, partageables, enracinées dans le discours historique…d’un côté, la prise du silence auvergnat instinctivement vécu, c'est-à-dire moins de syntaxe , plus d’allusions ; et de l’autre des tournures plus complexes, plus conscientes de leurs allures, déjà un peu comme dans les livres. D’un côté le sentiment obscur que la réalité, c’est plus que les mots ; de l’autre quelque aisance à vivre parmi ceux-ci, l’intérêt pour les choses qui naissent de leur emploi. L’arrière-pays auvergnat était signifié, magnifié, face à la civilisation , à Toulouse.

Je me fuyais dans les mots autant que je m’y cherchais : et il est temps, maintenant, grand temps que je me pose de vraies questions.

Elie avait bien dû se demander s’il était digne de recevoir le don extraordinaire de cette écharpe qui signifiait le rouge de l’être à dégager des grisailles de l’exister quotidien. Mais que pense-t-il lui (Elie) ? Que c’est à moi que le don a été fait ? A-t-il pensé que sa femme s’était attachée à leur enfant plus qu’à lui, reconnaissant en ce fils le sang qui était le sien, laissant son mari, en somme un intrus, dans la demi-lumière du premier soir ? Ah, s’il en fut ainsi, quelle tristesse avait-il dû éprouver !

Il me faut bien maintenant comprendre que- conscient ou pas, complice ou non- j’aurais été la cause de ce malheur…le rôle qu’ en effet j’aurais eu dans l’assombrissement du rapport entre mes parents…un rôle bien moins passif, bien moins inconscient, que ce que je voudrais penser, car ç’aurait été l’adhésion à ce qu’Hélène espérait de moi et qui l’éloignait de lui.En me montrant les grands pouvoirs de quelques mots simples ( abécédaire) ma mère m'incitait à ne pas renoncer, dans mon existence à venir, à ce regard enfantin. Elle me demandait de recevoir d'elle l'écharpe rouge...dans les plis de laquelle le monde semblait être encore de l'être, de l'unité, encore de quoi donner un sens à la vie.

J’aurais à savoir deux niveaux dans la parole. Je pourrais, sous celui des articulations conceptuelles, puiser dans un plus profond, l’être même, avec ces vocables d’une langue au sein de la langue qui sont ce dont les religions se souviennent quand elles parlent d’un verbe.

J’étais sollicité de préserver dans ma vie à venir des emplois de mots dont mon père se sentirait incapable. Je parlerais cette langue plus avertie et lui n’en percevrait que le bizare dehors, ce qui ne pourrait que le refermer plus encor dans le discours triste de l’atelier, du souci quotidien, du journal qu’il tentait de lire, le soir venu.

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La compassion ( suite)

Publié le par si-peu-de-nous.over-blog.com

Les vacances des enseignants étaient bien plus longues que les siennes. Il arrivait avec nous, par les trains de nuit qui étaient tout de même des heures vécues ensemble, mais bientôt il lui fallait repartir. La première grande inquiétude que j’eus pour lui, ce fut à Toirac, je m’en souviens d’autant mieux que moi aussi j’y étais plutôt solitaire. Mais ma solitude n’était nullement malheureuse. J’aimais la maison, le lieu, le pays, j’éprouvais qu’ils me nourrissaient au plus profond, qu’ils m’offraient un avenir, une force. Tandis que l’esseulement de mon père était d’évidence stérile- il se sentait autre, il se tenait à l’écart.

Le mot qui disait le plein de la vie a eu à se subordonner au concept, qui n’engendre que des figures. Et cet écart tout de suite immense entre ce qui est et sa représentation – sa figure dans la pensée- au seuil de sa vie, va troubler le rapport de l’enfant avec ses parents. « Vois c’est ta maison, vois, une fleur », et , il voit, d’un coup, faisant corps avec toutes ces autres vies, c’est l’âge d’or de l’esprit qu’évoquent Baudelaire dans Moesta et errabunda, et Rimbaud encore dans Jeunesses. ..Ce rapport d’immédiateté qui est à la fois, toucher, voir, respirer, sentir. La mère est auprès de lui la grande désignatrice. Un dehors de ce monde n’est encore que pressenti, dans les mauvais rêves. Le père est le représentant de la connaissance analytique, celle qui ne sait rien de l’existence particulière, et quand il entre, c’est une cause d’effroi. Mais nombre de ceux qui ont à l’exercer le font avec un regret qui les mine. Il est l’envahisseur, celui qui dans l’espace de l’être, donne à percevoir le non-être, ombre qui maintenant se glisse dans même la lumière des jours d’été- complexe d’Orphée- le rôle détestable du dieu des morts, celui qui ravit au chanteur sa compagne des premiers temps.

Mon père n’avait pas été le tyran mais la victime. Il n’avait pas aimé le discours de la vie adulte, il n’avait su – la preuve étant son silence- que perdre les mots de sa propre petite enfance sans pour autant faire siens ceux qui analysent et légifèrent…j’avais bien plutôt à le plaindre, à souffrir pour lui , avec lui.

La compassion peut être la refondation de l’être. Et ce n’est certes pas ce sentiment de haut vol que je reconnais dans mon regard sur mon père. C’est s’inquiéter de comprendre que quelqu’un souffre d’être privé des mots qui lui permettent d’être « au monde »

C’est ce mixte de compassion mais aussi de souci de soi ce qui m’agitait un matin, vers 1930, où mon père, l’ouvrier aux courtes vacances, allait à Toirac reprendre le train après trop peu de jours passés avec nous….je m’étais mis en tête de lui offrir un porte-bonheur…mon désir était de trouver un de ces trèfles à quatre feuilles qui assurent prospérité et bonheur…le train approchait..cueillir un trèfle à rien que trois feuilles, puis arracher à un autre une des siennes et la faire tenir avec de la salive. C’est bien un réel chagrin que j’ai éprouvé alors.. mais dans ce projet, dans son échec, dans ce rêve, que d’ambiguïtés que je commence à comprendre…une feuille en plus, la nature modifiée, rédimée, cette salive déjà la voix, pour opérer le miracle.

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Un couple (suite)

Publié le par si-peu-de-nous.over-blog.com

"Elle avait donc pu revenir à Ambeyrac, régulièrement, sans trop avoir à se justifier, sauf que l’idée, qu’elle n’était plus tout à fait digne de son père, l’ami des livres, n’avait sûrement pas quitté sa pensée. D’où sa manière d’être plus tard.

C’est avec une immense nostalgie qu’elle restait attachée au village de ses origines, à la façon dont elle avait vécu son enfance et au regard de son père sur la chose écrite et la vie. Il y avait là ce qu’elle appelait le pays par opposition aux habitats successifs de sa vie de femme. Si elle y pensait sa bonne humeur, en fait surtout d’apparence, se figeait, son regard paraissait se perdre.

Sa terre à lui était bien plus rude, le grand causse à deux pas, pistes pour surtout des bergers, davantage pierres, buissons, bêtes furtivement aperçues que vies humaines. Et d’autres sortes d’aspirations, dans ces régions isolées, et d’autres repères. D’un côté vers le nord, les espaces alors semi-désertiques qui environnent Rocamadour, lieu de religion, et, au nord-est, à dix kilomètres, le Cantal avec tout de suite Maurs. De ces paysans, des résignés de naissance, il serait facile de faire la piétaille des grands combats. Son destin, une enveloppe restée vide. Cette vie, une page blanche. Dès son enfance il n’avait eu dans ses mains vite calleuses que des outils ou des manuels simples….à part le journal du jour qu’il déchiffrait consciencieusement. Un livre, il en avait bien un tout de même, un fort volume entoilé de rouge dont il était fier, sur l’histoire des locomotives, mais il ne le lisait pas, il se contentait de le regarder. Pas de livres, rien pour l’imagination ou pour la mémoire, et ce n’est pas lui, soit dit en passant, qui aurait pu venir auprès d’un enfant lui dire à l’heure de dormir quelque conte de fées ou des souvenirs de sa vie plus ou moins transfigurés. Et de l’atelier des locomotives il me rapportait de gros cahiers plus larges que haut de papier jaune, registres au rebut dont le dos des feuilles pouvait servir à écrire ou dessiner, ce qu’il voyait bien que j’aimais faire. C’était comme si, de ces objets qui venaient du lieu où la vie l’avait confiné, il faisait un signe à mon intention. De ces cahiers je me servais pourtant peu, à cause de leurs rubriques, de leurs colonnes. Mais non sans me sentir plus ou moins coupable, et je m’avise que c’est d’eux, bien possiblement, que j’ai gardé à travers la vie l’habitude d’écrire au dos des pages déjà imprimées ou utilisées.

Le travail qu’ils faisaient chacun était à l’autre inintelligible, ne parlait pas même à son imagination : ce qui venait à Hélène des journées d’Elie à l’usine, ce n’étaient que les « bleus », les vêtements du travail salis, tachés de cambouis, à vite plonger dans la lessiveuse qui encombrait la cuisine. Leur union avait été imaginée par quelqu’une de ces marieuses dont la vocation était d’assurer, grâce à leur connaissance érudite du passé des familles, des lieux, des revenus, des éventuels cousinages, un peu d’exogamie dans ce monde clos. Et dans les deux cas de la respectabilité, pas de dettes,, un même goût de la bienséance et du travail. Elie proposait à Hélène un nouveau départ , et tant pis si ce ne serait d’abord ou toujours que la pauvreté que métaphorisent les œufs.

Les vacances des enseignants étaient bien plus longues que les siennes. Il arrivait avec nous, par les trains de nuit qui étaient tout de même des heures vécues ensemble, mais bientôt il lui fallait repartir. La première grande inquiétude que j’eus pour lui, ce fut à Toirac, je m’en souviens d’autant mieux que moi aussi j’y étais plutôt solitaire. Mais ma solitude n’était nullement malheureuse. J’aimais la maison, le lieu, le pays, j’éprouvais qu’ils me nourrissaient au plus profond, qu’ils m’offraient un avenir, une force. Tandis que l’esseulement de mon père était d’évidence stérile- il se sentait autre, il se tenait à l’écart. "

Yves Bonnefoy

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La solitude du père- L'écharpe rouge -Yves Bonnefoy

Publié le par si-peu-de-nous.over-blog.com

« murs passés à la chaux. Et j’avais bu

Avidement, à cette coupe de la blancheur,

Moi qui venais du papier à fleurs des chambres pauvres. » Yves Bonnefoy

« Questo cor mi fu morto

Poi che’n Tolosa fui. » Guido Cavalcanti

Florence surtout, Rome même Venise, je les aies vécues comme on écrit des poèmes, leurré par une idée de la vie, oublieux de sa rude et salubre complexité, ou simplicité ; et j’avais donc à m’en délivrer à la façon dont la poésie, qui est plus que nous, a tâche d’en finir avec nos fantasmes qui ne sont que des errements. Le rêve de l’enfant qui imaginait une réalité d’essence supérieure à la sienne au moyen du parler inconnu de ses parents, l’occitan, dont je faisais par mirage la langue du vrai pays. . Car il y avait en moi quelqu’un pour rêver, ah, coupablement, qu’existe un autre niveau de réalité que celui où on pense et œuvre ordinairement.

Mais sous l’abattant, là où mon aïeul rangeait les livres qu’il écrivait, mais seulement pour lui-même, reliant de simple carton ou d’une apparence de cuir la mise au net qu’il en avait faite, rien ne se trouve aujourd’hui de ses travaux, je garde ailleurs ceux d’entre eux que j’ai reçus en partage. Et j’ai mis à leur place le dossier de « L’écharpe rouge ». Du sans cesse interrompu, de l’inachevable semble-t-il.

Peut-être la liberté qu’assure la prose de s’arrêter à des pensées que le vers néglige en son avancée précipitée, impérieuse me donnerait-elle d’apercevoir des détails dont je ferais la clé de découvertes… ces tentatives désordonnées souvent je les ai détruites et tout ce qu’elles m’apprirent, c’et qu’à la version première, celle qui s’était comme imposée , d’une seule traite, je ne pouvais rien ajouter. Ce poème, un texte qui existait comme tel, jusqu’en sa moindre virgule,…je n’avais pas plus le droit d’y toucher que s’il était l’œuvre de quelqu’un d’autre….portes fermées devant moi, portes d’un monde aussi mystérieux que le rêve…au moment même où je cherchais à percer à jour ces énigmes, j’avais désir de ne pas le faire...

Je suis « cet homme déjà vieux » qui veut mettre de l’ordre dans son passé. L’écharpe rouge que, lui et moi, voyons chacun s’éployer sur le cœur de l’autre, c’est ce qui nous unit, d’une façon à la fois invisible et essentielle, c’est la paternité et la filiation, ce que l’on appelle le lien du sang.

Le plus troublant de mes souvenirs, c’est mon souci quand j’avais dix ans, douze ans, du silence de mon père.

Un silence qui n’était pas de l’hostilité pour son entourage…le signe d’un renoncement à communiquer. Moins un vrai mutisme que peu de mots. Et moi qui y étais attentif, et probablement le seul à l’être, je pouvais et pouvais penser, que mon père était de nature taciturne, et peu porté à passer de son travail quotidien- qui déshabituait de parler dans le bruit, même le vacarme de l’atelier- à des façons d’être plus détendues, à l’occasion plus joueuses,.. nullement habituelles dans les lieux et milieux de son origine…je savais qu’il venait de ces terres pauvres du Causse où la monotonie des buissons et des pierres redoublait celle des tâches quotidiennes : ce qui ressemble au silence et y incite et même le fait aimer. Il passait au jardin ses fins de journées d’été, ses dimanches matin. Et quand l’heure venait de la promenade dominicale, pour laquelle il avait une chemise blanche à col dur, des guêtres sur les chaussures, des gants clairs, un chapeau mou, comme on disait alors et même une canne, tout un déguisement de petit bourgeois, il allait obligeamment près de nous, bien que le plus souvent un ou deux pas devant ou après ces autres.

De la solitude dans son silence.

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