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La compassion ( suite)

Publié le par si-peu-de-nous.over-blog.com

Les vacances des enseignants étaient bien plus longues que les siennes. Il arrivait avec nous, par les trains de nuit qui étaient tout de même des heures vécues ensemble, mais bientôt il lui fallait repartir. La première grande inquiétude que j’eus pour lui, ce fut à Toirac, je m’en souviens d’autant mieux que moi aussi j’y étais plutôt solitaire. Mais ma solitude n’était nullement malheureuse. J’aimais la maison, le lieu, le pays, j’éprouvais qu’ils me nourrissaient au plus profond, qu’ils m’offraient un avenir, une force. Tandis que l’esseulement de mon père était d’évidence stérile- il se sentait autre, il se tenait à l’écart.

Le mot qui disait le plein de la vie a eu à se subordonner au concept, qui n’engendre que des figures. Et cet écart tout de suite immense entre ce qui est et sa représentation – sa figure dans la pensée- au seuil de sa vie, va troubler le rapport de l’enfant avec ses parents. « Vois c’est ta maison, vois, une fleur », et , il voit, d’un coup, faisant corps avec toutes ces autres vies, c’est l’âge d’or de l’esprit qu’évoquent Baudelaire dans Moesta et errabunda, et Rimbaud encore dans Jeunesses. ..Ce rapport d’immédiateté qui est à la fois, toucher, voir, respirer, sentir. La mère est auprès de lui la grande désignatrice. Un dehors de ce monde n’est encore que pressenti, dans les mauvais rêves. Le père est le représentant de la connaissance analytique, celle qui ne sait rien de l’existence particulière, et quand il entre, c’est une cause d’effroi. Mais nombre de ceux qui ont à l’exercer le font avec un regret qui les mine. Il est l’envahisseur, celui qui dans l’espace de l’être, donne à percevoir le non-être, ombre qui maintenant se glisse dans même la lumière des jours d’été- complexe d’Orphée- le rôle détestable du dieu des morts, celui qui ravit au chanteur sa compagne des premiers temps.

Mon père n’avait pas été le tyran mais la victime. Il n’avait pas aimé le discours de la vie adulte, il n’avait su – la preuve étant son silence- que perdre les mots de sa propre petite enfance sans pour autant faire siens ceux qui analysent et légifèrent…j’avais bien plutôt à le plaindre, à souffrir pour lui , avec lui.

La compassion peut être la refondation de l’être. Et ce n’est certes pas ce sentiment de haut vol que je reconnais dans mon regard sur mon père. C’est s’inquiéter de comprendre que quelqu’un souffre d’être privé des mots qui lui permettent d’être « au monde »

C’est ce mixte de compassion mais aussi de souci de soi ce qui m’agitait un matin, vers 1930, où mon père, l’ouvrier aux courtes vacances, allait à Toirac reprendre le train après trop peu de jours passés avec nous….je m’étais mis en tête de lui offrir un porte-bonheur…mon désir était de trouver un de ces trèfles à quatre feuilles qui assurent prospérité et bonheur…le train approchait..cueillir un trèfle à rien que trois feuilles, puis arracher à un autre une des siennes et la faire tenir avec de la salive. C’est bien un réel chagrin que j’ai éprouvé alors.. mais dans ce projet, dans son échec, dans ce rêve, que d’ambiguïtés que je commence à comprendre…une feuille en plus, la nature modifiée, rédimée, cette salive déjà la voix, pour opérer le miracle.

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