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Un couple (suite)

Publié le par si-peu-de-nous.over-blog.com

"Elle avait donc pu revenir à Ambeyrac, régulièrement, sans trop avoir à se justifier, sauf que l’idée, qu’elle n’était plus tout à fait digne de son père, l’ami des livres, n’avait sûrement pas quitté sa pensée. D’où sa manière d’être plus tard.

C’est avec une immense nostalgie qu’elle restait attachée au village de ses origines, à la façon dont elle avait vécu son enfance et au regard de son père sur la chose écrite et la vie. Il y avait là ce qu’elle appelait le pays par opposition aux habitats successifs de sa vie de femme. Si elle y pensait sa bonne humeur, en fait surtout d’apparence, se figeait, son regard paraissait se perdre.

Sa terre à lui était bien plus rude, le grand causse à deux pas, pistes pour surtout des bergers, davantage pierres, buissons, bêtes furtivement aperçues que vies humaines. Et d’autres sortes d’aspirations, dans ces régions isolées, et d’autres repères. D’un côté vers le nord, les espaces alors semi-désertiques qui environnent Rocamadour, lieu de religion, et, au nord-est, à dix kilomètres, le Cantal avec tout de suite Maurs. De ces paysans, des résignés de naissance, il serait facile de faire la piétaille des grands combats. Son destin, une enveloppe restée vide. Cette vie, une page blanche. Dès son enfance il n’avait eu dans ses mains vite calleuses que des outils ou des manuels simples….à part le journal du jour qu’il déchiffrait consciencieusement. Un livre, il en avait bien un tout de même, un fort volume entoilé de rouge dont il était fier, sur l’histoire des locomotives, mais il ne le lisait pas, il se contentait de le regarder. Pas de livres, rien pour l’imagination ou pour la mémoire, et ce n’est pas lui, soit dit en passant, qui aurait pu venir auprès d’un enfant lui dire à l’heure de dormir quelque conte de fées ou des souvenirs de sa vie plus ou moins transfigurés. Et de l’atelier des locomotives il me rapportait de gros cahiers plus larges que haut de papier jaune, registres au rebut dont le dos des feuilles pouvait servir à écrire ou dessiner, ce qu’il voyait bien que j’aimais faire. C’était comme si, de ces objets qui venaient du lieu où la vie l’avait confiné, il faisait un signe à mon intention. De ces cahiers je me servais pourtant peu, à cause de leurs rubriques, de leurs colonnes. Mais non sans me sentir plus ou moins coupable, et je m’avise que c’est d’eux, bien possiblement, que j’ai gardé à travers la vie l’habitude d’écrire au dos des pages déjà imprimées ou utilisées.

Le travail qu’ils faisaient chacun était à l’autre inintelligible, ne parlait pas même à son imagination : ce qui venait à Hélène des journées d’Elie à l’usine, ce n’étaient que les « bleus », les vêtements du travail salis, tachés de cambouis, à vite plonger dans la lessiveuse qui encombrait la cuisine. Leur union avait été imaginée par quelqu’une de ces marieuses dont la vocation était d’assurer, grâce à leur connaissance érudite du passé des familles, des lieux, des revenus, des éventuels cousinages, un peu d’exogamie dans ce monde clos. Et dans les deux cas de la respectabilité, pas de dettes,, un même goût de la bienséance et du travail. Elie proposait à Hélène un nouveau départ , et tant pis si ce ne serait d’abord ou toujours que la pauvreté que métaphorisent les œufs.

Les vacances des enseignants étaient bien plus longues que les siennes. Il arrivait avec nous, par les trains de nuit qui étaient tout de même des heures vécues ensemble, mais bientôt il lui fallait repartir. La première grande inquiétude que j’eus pour lui, ce fut à Toirac, je m’en souviens d’autant mieux que moi aussi j’y étais plutôt solitaire. Mais ma solitude n’était nullement malheureuse. J’aimais la maison, le lieu, le pays, j’éprouvais qu’ils me nourrissaient au plus profond, qu’ils m’offraient un avenir, une force. Tandis que l’esseulement de mon père était d’évidence stérile- il se sentait autre, il se tenait à l’écart. "

Yves Bonnefoy

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