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Le don de l’écharpe qui scelle l' alliance ( suite)

Publié le par si-peu-de-nous.over-blog.com

L’Auvergne se présentait à l’esprit comme un en-soi. Elle se dérobait au discours, au langage même, pour se signifier comme presque une transcendance, celle d’un arrière-pays aux marges de la nation….directes émanations d’un lieu en son antériorité sur les langues. Et le « côté » de ma mère, c’était au contraire, de la parole, une autre culture prédominait à Rodez, une qui faisait corps avec nombre de significations explicitées, partageables, enracinées dans le discours historique…d’un côté, la prise du silence auvergnat instinctivement vécu, c'est-à-dire moins de syntaxe , plus d’allusions ; et de l’autre des tournures plus complexes, plus conscientes de leurs allures, déjà un peu comme dans les livres. D’un côté le sentiment obscur que la réalité, c’est plus que les mots ; de l’autre quelque aisance à vivre parmi ceux-ci, l’intérêt pour les choses qui naissent de leur emploi. L’arrière-pays auvergnat était signifié, magnifié, face à la civilisation , à Toulouse.

Je me fuyais dans les mots autant que je m’y cherchais : et il est temps, maintenant, grand temps que je me pose de vraies questions.

Elie avait bien dû se demander s’il était digne de recevoir le don extraordinaire de cette écharpe qui signifiait le rouge de l’être à dégager des grisailles de l’exister quotidien. Mais que pense-t-il lui (Elie) ? Que c’est à moi que le don a été fait ? A-t-il pensé que sa femme s’était attachée à leur enfant plus qu’à lui, reconnaissant en ce fils le sang qui était le sien, laissant son mari, en somme un intrus, dans la demi-lumière du premier soir ? Ah, s’il en fut ainsi, quelle tristesse avait-il dû éprouver !

Il me faut bien maintenant comprendre que- conscient ou pas, complice ou non- j’aurais été la cause de ce malheur…le rôle qu’ en effet j’aurais eu dans l’assombrissement du rapport entre mes parents…un rôle bien moins passif, bien moins inconscient, que ce que je voudrais penser, car ç’aurait été l’adhésion à ce qu’Hélène espérait de moi et qui l’éloignait de lui.En me montrant les grands pouvoirs de quelques mots simples ( abécédaire) ma mère m'incitait à ne pas renoncer, dans mon existence à venir, à ce regard enfantin. Elle me demandait de recevoir d'elle l'écharpe rouge...dans les plis de laquelle le monde semblait être encore de l'être, de l'unité, encore de quoi donner un sens à la vie.

J’aurais à savoir deux niveaux dans la parole. Je pourrais, sous celui des articulations conceptuelles, puiser dans un plus profond, l’être même, avec ces vocables d’une langue au sein de la langue qui sont ce dont les religions se souviennent quand elles parlent d’un verbe.

J’étais sollicité de préserver dans ma vie à venir des emplois de mots dont mon père se sentirait incapable. Je parlerais cette langue plus avertie et lui n’en percevrait que le bizare dehors, ce qui ne pourrait que le refermer plus encor dans le discours triste de l’atelier, du souci quotidien, du journal qu’il tentait de lire, le soir venu.

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